jeudi 19 novembre 2009

Sachez chasser : lisez Zaroff

La chose est entendue : l’homme est une proie pour l’homme. A fortiori, donc, pour l’écrivain. Il ne suffit pas de se choisir des cibles, encore faut-il les identifier, les identifier et les éliminer, en s’esquivant à temps, tête haute, corps voûté, sans courir, à fond de train. Le Zaroff de Julien d’Abrigeon – publié par Laure Limongi, label LaureLi, en librairie le 25 novembre, extrait ici – exécute des contrats, il exécute, c’est un exécuteur, mais il n’est pas certain que ses victimes soient forcément celles qu’on croit. Le récit de ses battues, qu’on devinera assez vite «en brèche», se répartit en chasses, sorties, reflets, traques et cavales, à lire dans l’ordre qu’on voudra, car de toutes façons personne ne sortira d’ici vivant. Une chasse, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, outre une partie de plaisir, c’est un peu comme un chapitre : des règles s’inventent, qu’on enfreint, un style se présente, qu’on fauche, des constantes s’installent, qui brûlent. Zaroff n’est pas là pour nous donner le goût du sang ou des envies de pitié. Zaroff est là pour piéger la langue, sa langue, et toutes celles qui s’amusent à pendre. S’il sent que la syntaxe le suit, il la piège. S’il faut donner des directions, il les donne, se perde qui veut. D’Abrigeon est aux platines, il fait grincer les ritournelles, se saborde en souriant, fait du paradoxe un boomerang. A chaque phrase, il repart de zéro, permute, invite, détourne. Dès qu’on le suppose bricoleur, il se révèle armateur. Tel un pied piétinant son empreinte avec son ombre, il repasse par les tropes qu’il tord. Et s’ingénie à faire bégayer le lecteur qui s’imaginait convié à d’affreux tours de manège dans la conscience.

Zaroff est un chasseur d’un genre particulier, qui apprend au lecteur à chasser le sens, à coups d’immédiates impostures, d’escamotages peu réglos, de fuite en avant en arrière à droite à gauche. Il dit « je », mais comme s’il mordait le « je » du lecteur, à la façon poético-délictueuse d’un Cadiot, sachant très bien où il va, c’est-à-dire au milieu, milieu de la langue parce que plis à passer par, milieu du récit parce que la trace parle, elle aussi.

Sa dictée est enrayement. Le fluide l’attire, mais pour mieux déliter. Quel énergumène, ce Zaroff. Refusant d’être personnage, trahissant le narrateur en lui, toujours à l’affût, planqué fuyard prédateur. Et plus on le suit dans ses méandres, plus on efface ses repères.

Comment fonctionne un livre qui veut s’en sortir, veut sortir du livre, du lecteur ? Julien d’Abrigeon le sait, le dit, le fait. Et en plus l’écrit, la preuve :

« Le piège amuse s’il est un peu ludique. Les trous, pics et branchages fonctionnent, efficaces, mais ils lassent. Je me plonge dans la lecture d’anciens manuels de chasse, les pièges y sont pléthore. Un peu d’astuce, d’espièglerie, et la mécanique est adaptée à l’homme.

« Le mécanisme est conçu. Il fonctionne. Un mouvement en entraîne un autre. Le levier, levé, déclenche le mouvement de la clenche. Il s’enclenche au préalable. Le ressort se compresse. Sa force est comprimée. Elle attend le stimulus mécanique. Une lamelle se déplace. La ficelle sur la poulie se meut. L’engrenage est simple. Les forces se démultiplient. La mise en branle est dès lors inévitable. Coulisse, glisse. Une fois la chevillette tirée, la bobinette choit. La bobinette chue, tout s’enchaîne alors avec moins de minutie et la sauvagerie s’applique, sans détour. »

L’art poétique tue, il tue toujours, il se tait aussi, de temps en temps, pour aller ailleurs, essayer d’autres milieux, coller à d’autres climats. Il cloue le lecteur, l’aide à s’arracher, on ne saurait s’en passer, on repasse, ça a changé, encore et encore.

D’Abrigeon n’a pas créé Zaroff, certes. Zaroff existait déjà, d’abord dans un film en noir et blanc, puis dans les consciences, à l’état séminal, comme le nom Zaroff, le mot Zaroff, un zaroff oublié chassé par un zaroff recommencé, jusqu’à ce que, bing ! d’Abrigeon reprenne Zaroff, sa force, sa volonté, et lui inocule l’insidieux humour du chasseur sachant chasser, de l’écrivain écrivant qu’il écrit. C’est un jeu de massacre, on se le dit, on le lit.

Et comme si ça ne suffisait pas, Vincent Sardon a créé une des plus chouettes couvertures de livre de l’année. Finalement, ce mois de novembre aura servi à quelque chose.

mardi 10 novembre 2009

On en hait là


Tout le monde connaît la chanson: Il était un petit homme qui avait une drôle de maison, si vous voulez y monter vous vous casserez le bout du nez. Bon, passons.

Le Séquanodionysien Eric Raoult, député UMP de son état occupant la place 268 dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale et chargé, entre autres choses, d'un groupe d'étude sur les nuisances aéroportuaires, aime faire usage de la liberté d'expression, sans doute persuadé qu'il s'agit d'un de ces gros 4x4 qu'ont peur garer n'importe où dans un monde où les muselières ne sont plus faites pour les chiens. Gardons-nous de lui récuser ce droit dans le vague espoir que le ridicule puisse, en temps voulu, ne pas rater sa cible.

Monsieur Raoult fait de temps en temps parler de lui, en parlant d'autrui, tel un fier arroseur arrosé, quand il n'est pas occupé à réclamer le rétablissement de la peine de mort pour les terroristes ou à astiquer sa carte de membre du comité d'honneur du Mouvement Initiative et Liberté, une cellule de réflexion (?) n'ayant rien à voir avec l'ancien SAC puisqu'elle est composée de penseurs comme Charles Pasqua, Jean Tibéri, Robert Pandraud, etc.

Il y a quelques jours, ce fier Raincéen s'est fendu d'un courrier au ministre de la Culture pour le moins stupéfiant. Il demande à Frédéric Mitterand "ce qu'il compte entreprendre en la matière". La matière? La matière, en l'occurrence, ce sont les propos tenus par l'écrivaine Marie NDiaye, lauréate du prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes. Cette dernière a critiqué la France de Sarkozy dans un entretien donné au magazine Les Inrockuptibles.

Choqué, outré, gonflé à bloc, Monsieur Raoult a donc pris la plume – on ignore de quel fondement il se l'est sortie… – pour secouer la vigilance d'un ministre. Ses propos, outre leur grotesque, méritent réflexion, car ils comportent quelques perles qu'on n'oserait même pas jeter en pâture à des géniteurs de nourrains.

Ainsi, Eric Raoult écrit:
"Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions (…)."
Eh bien non, Monsieur Raoult, Marie NDiaye ne "défend pas les couleurs littéraires de la France", enfin je ne crois pas, et ce pour plusieurs raisons:

1/ Le prix Goncourt n'est pas une compétition sportive internationale (rappelons que l'expression "défendre les couleurs" a d'abord été lié aux courses de chevaux (couleurs des casaques qui désignent les propriétaires) avant de désigner les habitudes nationales (drapeau).

2/ Marie NDiaye ne s'est pas inscrite à cette épreuve sportive qui n'en est pas une, ce sont des jurés qui ont sélectionné son livre.

3/ Marie NDiaye ne défend rien, elle écrit.

Par ailleurs, le maire du Raincy évoque un certain "droit de réserve", qu'il semble estimer judicieusement antipodique à cet agaçant "droit d'expression". Selon Monsieur Raoult, promoteur du couvre-feu avant même l'état d'urgence, un écrivain a le droit de s'exprimer publiquement sur la politique de son pays, mais uniquement pour "respecter la cohésion nationale et le symbole qu'elle représente" – on aurait pu croire que c'était là le propre d'un député…

On ignore ce que Monsieur Raoult, qui est par ailleurs fan, sur Facebook, du "plan de relance du Nutella", pense de l'attribution du Nobel de littérature en 1964 à Jean-Paul Sartre.… En revanche, on ne peut que s'interroger sur la dernière partie de sa missive à Frédéric Mitterrand, quand il déclare sans broncher:
"C'est pourquoi, il me paraît utile de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité."
Rappelez-vous, il était question de Marie NDiaye, par ailleurs lauréate 2009 de la bourse Jean-Gattégno du Centre national du Livre (établissement public du Ministère de la Culture). Et voilà que soudain, sans prévenir, Monsieur Raoult, Ministre chargé de l'intégration et de la lutte contre l'exclusion du 18/05/1995 au 07/11/1995, passe à un étrange pluriel, à un douteux démonstratif: "ces lauréats". Faut-il entendre les lauréats passé? ceux à venir? Y a-t-il amnistie pour des propos critiques tenus avant novembre 2009? On l'ignore. On peut en revanche supposer que ladite mise en garde s'applique à tous les lauréats de tout prix littéraire, quel qu'il soit. A Atiq Rahimi aussi bien qu'à Jean Cau?

On devrait toujours se méfier de l'expression "ça commence comme ça". Mais parfois elle affleure à la conscience dès lors qu'on est confronté à de tels propos, propos qui sont surtout une démarche, puisque Eric Raoult, célèbre auteur de la désormais célèbre saillie "Le Raincy c'est pas Bamako", attend de pied ferme que le ministre de la Culture "lui indique[r] sa position sur ce dossier, et ce qu'il compte entreprendre en la matière".

Eh bien nous aussi nous attendons que Frédéric Mitterrand réponde à ce vaillant député. Qu'il entreprenne en la matière. Qu'il nous décline, sans ambiguïté, ces énigmatiques couleurs de la France littéraire" en manque de défenseurs.

A défaut de réponse, il nous faudra procéder à certaines déductions, tirer certaines conclusions, user de notre droit de réserve vis-à-vis du silence.

mercredi 4 novembre 2009

Glissosophie


Arnaud Viviant est un homme à rencontres: il sait croiser. Traverser, aussi. Non pas prendre le pouls, mais l'emprunter, l'enfouir dans un terreau particulier, puis le laisser palpiter selon d'interlopes intensités. Une façon de penser, héritée de Barthes et Deleuze, qui aurait longtemps erré dans la demeure de Bashung avant de couper en quatre le chou de Gainsbarre en psalmondiant du Isou. Une façon de procéder à des attouchement sur la vie moderne, sans souci des récriminations, ou alors pour tâter à leur tour ces récriminations, les voir tendre la bourse, piailler. Pour ce faire, Viviant s'est inventé un double, Arno Petit Popo, grand harengeur devant l'intempestif, qui, juché sur quelque tonneau des paranoïdes, assène au monde sonotone quelques non pas vérités mais hypothèses de travail à main nue, pistes souvent stéréos au moyen desquelles écouter ce que la société a encore à cacher. Dans Complètement mytho!, qui vient de paraître chez François Bourin, il manipule divers objets, trouvés dans la boîte à grands, qu'il ne démonte pas mais essaie de visser sur autre chose, pour en tirer d'autres éclairages. Souvent, ça prend un chemin anodin, un ton quasi badin, mais le propos tient bien en main et pourrait aisément servir d'arme ou de levier. Ainsi de son texte sur la "clé", dont il constate la disparition, les avatars, le poids symbolique, et ce afin d'en conclure avec le jugement de la biométrie. Il pourrait développer, Viviant, fouiller davantage, mais il est trop malin pour ça, car les nouvelles mythologies qu'il passe en revue ont moins besoin d'être auscultées qu'épinglées. Pas la peine d'en faire des tonnes, ce n'est pas le propos ici, et il y a chez Viviant un côté fou du roi sans roi qui libère, comme ça, au hasard, d'une analyse, sa petite décharge émotionnelle. Parce que Viviant pense parfois avec ses larmes retenues, en ombre lasse, en sniper enfant. On lira donc avec un intérêt en forme de tenaille ses digressives explorations du Velib (critique du rétropédalage…), des sex-toys (l'anti-gode), du portable (à quand la sonnerie aux morts?), de la Smart (la deudeuche bobo), du iPod (du distinguo entre shuffe et random) – et surtout, on se laissera porter la vague avec son texte sur la surf music, modèle d'un genre qui n'existe pas, ou plus. Mais Viviant, c'est aussi l'art de la formule (de la formule 1, aurait-on envie de préciser, connaissant son goût des circuits), témoin cette phrase à clouer au-dessus de tous les lits: "La cigarette après l'amour: comme une petite pipe."

lundi 2 novembre 2009

La défaite en ses lieux(sur "Le Supplice de l'eau", de Percival Everett)


On n'ose imaginer ce qu'un écrivain ordinaire aurait fait du sujet dont s'est emparé Percival Everett dans son dernier roman paru en France aux éditions Actes Sud, Le Supplice de l'eau (en anglais: The Water Cure). On n'ose l'imaginer car on sait, au vu du sujet, ce que Mister Lambda aurait fait. Pensez: une fillette est enlevée, torturée et tuée; son père, rendu fou par sa perte, enlève un homme qui est peut-être le ravisseur et l'enferme dans sa cave où il le torture. Voilà ce qui arrive quand on pitche un livre: on n'en dit rien, et si le pitch dit tout c'est que le livre ne vaut rien. Le roman de Perciva Everett n'est donc pas ce livre, tout en l'étant. Car, s'il cherche à nous enfermer dans les méandres mentaux d'un père fou de douleur qui veut se venger, l'auteur épargne toutes les ficelles d'un hideux sentimentalisme convenu. Everett préfère montrer (démonter) l'esprit "en proie aux longs tourments" dans son rapport soudain vicié/diffracté/démantelé au langage. Donc, Ismaël Kidder disjoncte, son lien avec le langage disjoncte. La douleur de la perte ne peut être formulée, car la chair est blessée, et celui qui pense et parle ne voit plus de lien logique entre la chose et le mot.
Le Supplice de l'eau tranche donc l'indécent fil narratif pour laisser parler la folie. Ismaël tourne autour du pot, du gouffre, il s'exile dans des dissertations minées, déploie des dialectiques vérolées, convoque Héraclite, Platon et autres, leur presse le logos pour en faire couler un jus d'inanité sonore; il lâche la bride aux mots, les laisse s'interpoler, se cannibaliser ("Pour m'occuper, haut lieu d'occrire, maquis suis écritvain, j'épris sept quasi hébétude, kelkel soi, malgré ce scissever averdissement.")
Ismaël est celui qui écrit le livre, et comme tel, il nous voit, nous, lecteurs, nous sait à l'affût de ses failles et éboulements – et il nous nie, nous conspue, nous prend en otage. Il bâtit et détruit des systèmes dans le même temps, pousse la syntaxe à son point de rupture, à son degré d'élocution maximale, fait rendre gorge aux mots. Tel un Hamlet à rebours, il hante les brumes de son livre et de maison, sevré dans sa chair, et ne craint qu'une chose, l'apitoiement.
Il est donc, aussi, question de vengeance. D'un homme qui cherche à changer un bourreau en victime afin de n'être plus cette victime vivante qu'a créé le bourreau en l'amputant d'un membre: sa fille. Il est question aussi d'un président estimé particulièrement crétin et d'un couple qui se liquéfie puis explose. On évitera de jouer au petit jeu des extrapolations, mais ici, pourtant, quelque chose de crucial est dit du rapport du citoyen à la torture.
La hantise d'Ismaël, c'est le paradoxe de Zénon, la certitude que tout, sa langue, son corps, sa souffrance, sa soif de vengenace peut être coupé en deux, puis en quatre, et ce à l'infini, sans que jamais rien ne disparaisse.
D'une liberté à toute épreuve, frondeur, épileptique, magnifique, audacieux, surprenant, le roman de Percival Everett fiche le feu au clavier de la tempérance et va plus loin que tous ces précédents livres. Mais il est vrai qu'Everett se réinvente à chaque roman, diable insolent sautant d'un ground zero à l'autre pour y édifier de furieux asiles où la pensée n'a plus qu'à griffer et mordre.
(Coup de chapeau à la traductrice, Anne-Laure Tissut, qui a su aider le monstre à divaguer en français.)
Sortie le 4 novembre.
A noter que Percival Everett sera à France à l'occasion des Belles Etrangères. Lisez le programme.

mercredi 14 octobre 2009

De nos yeux maternels ne craignez point les larmes


Vous avez peut-être eu vent des déconvenues de Tatiana de Rosnay. Si ce n'est pas le cas, lisez l'article qu'y consacre Hubert Artus sur le site Rue89. En gros, Tatiana de Rosnay, écrivaine de son métier, est sommée par les autorités françaises d'apporter la preuve qu'elle est de nationalité française si elle souhaite se rendre aux Etats-Unis. En effet, son père, qui est français, est né sur l'île Maurice. Et sa mère est française elle aussi, mais par mariage, car elle était, attention attention attention: anglaise ! (née à Rome, de surcroît). Bon, le mari de Tatiana, lui, est français – mais bon, encore faudrait-il qu'il en apporte la preuve, non? Allez, ne soyons pas trop regardants sur ce coup-là. Mais Tatiana et son mari se sont unis… en 1987, date bien trop récente (ah bon?) pour que ce mariage fasse de Tatiana une Française à part entière. Du coup, Tatiana de Rosnay doit fournir toute une série de justificatifs pour avérer ces faits. Elle doit "lever le doute" sur ses origines. Remonter jusqu'à deux générations, au moins.
Evidemment, Tatiana de Rosnay n'est pas la seule dans ce cas. Et on peut supposer, espérer, que son cas sera réglé rapidement – il ne sera pas visiblement pas réglé assez rapidement pour qu'elle puisse se rendre aux USA où elle comptait assister au tournage du film tiré de son livre, Elle s'appelait Sarah. Alors, de deux choses l'une:
Soit les autorités comprennent que tout ça ne leur fait pas une très bonne publicité – Tatiana est connue, son père est un scientifique décoré de la légion d'honneur et de renommée mondiale… – et elles accélèrent et adoucissent les formalités. Dans ce cas, elles témoignent d'une tolérance par rapport à leur "nouvelle éthique" qui ne fait que souligner leur intolérance pour une population moins anonyme.
Soit elles restent inflexibles (et ridicules, et dangereuses), et attendent que Tatiana leur donne les preuves de cette fameuse nationalité française, ce qui ne peut que mettre de l'huile sur le feu.
Dans les deux cas, elles ne font que témoigner de leur "ligne": ratissons large pour ne pas être trop accusé de faire de la sélection. Car pour eux, qui dit nationalité dit sélection – et le mot "sélection" a un passé, comment dire… un passé tout sauf passé.
La loi estime que "La charge de la preuve en matière de nationalité française incombe à celui dont la nationalité est en cause. ” – mais visiblement, la nécessité de remettre en cause la prétention à cette nationalité est du ressort de l'Etat. C'est même devenu son passe-temps favori. Il faut dire que dans notre belle partie, le fait d'avoir un père prestigieux (je pense à Tatiana) ne vous garantit en rien le moindre passe-droit, sinon, où irait-on, on risquerait de tomber dans une version abâtardie du népotisme, non non non, ce n'est pas le genre de la maison.
Je crois me rappeler que mon père est né à Alger, donc "à l'étranger" (sauf si nos anciennes colonies ne comptent pas dans la rubrique "à l'étranger"… Pour l'île Maurice, c'est un peu compliqué, car les Anglais nous l'ont piquée en 1810 et elle fait partie aujourd'hui du Commonwealth des Nations…), mais qu'il, mon père, était français (enfin, je le suppose, car je ne lui ai jamais demandé de preuves, idiot que je suis). Je me suis rendu récemment aux Etats-Unis en toute impunité. C'est louche. Dois-je me réjouir ou m'inquiéter qu'on me laisse tranquille? J'ai comme l'impression que d'autres générations se sont déjà posé cette question à des époques point trop lointaines. Et que "se réjouir" était alors souvent modéré par la question "combien de temps encore?"
Néanmoins je garde confiance. En cas de conflit armé, ils cesseront d'être aussi tatillon et je suis sûr que nous aurons le droit d'aller donner notre sang pour madame la patrie sans avoir à leur coller nos empreintes digitales sous le nez.

jeudi 8 octobre 2009

Rayon Federman


Raymond Federman n'est plus. La vie: take it or leave it.
C'était en juillet dernier – j'avais envoyé à Raymond Federman un texte que je venais d'écrire sur son livre à paraître, Les Carcasses, et il m'avait répondu un très gentil mot, dans lequel il disait, entre autres choses:
"J'ai dejeûné récemment avec John Barth qui me disait avec une certaine amertume que notre travail -- les livres que ceux de notre génération ont écrits en bouleversant l'idée du vieux roman [exhausted] -- ne comptent plus -- c'est triste mais c'est comme ça."

Il était plutôt content de voir qu'ici, grâce à Laureli et quelques autres, la chanson continuait. La dernière fois que je l'avais croisé, dans une librairie parisienne, il m'avait parlé de son nez, bien sûr, mais aussi de la traduction de ses livres, entreprise croisée et infinie, mais aussi de la lumière qu'il voyait depuis sa fenêtre. Je ne sais pas pourquoi, mais je l'avais visualisé, cette fenêtre, ainsi que le soleil qui déconnait derrière à pleins tubes. On s'était dit à bientôt, parce que c'est la seule chose à dire quand on s'en va.

mardi 6 octobre 2009

Demoniak, Le feuilleton III


HAHA HA HA HA HA HA
– Mon Dieu, Sam, on nous observe!
– Sales petits voyous! Je vais leur régler leur compte!
– Alors, grand-père, tu t'attaques aux nourrissons maintenant?
– Après tout, c'est peut-être lui la nurse de la petite…
– Sales petits vauriens, je vais vous apprendre la politesse! Je vais tous vous tuer! TOUS!
– Tu as vu? Il s'énerve!
– Tu vas apprendre à tes dépens ce que sait faire un croulant devant des voyous à la mie de pain de votre espèce!
– AH!
– Et alors, petites crapules, toujours envie de plaisanter?
– Eh! Attention, il est armé!
– Garde ton calme, Ted!
– Vieux bouc! Je vais lui rendre la monnaie de sa pièce!
– Sam! Sam… Je t'en prie, partons! J'ai peur, Sam!
– Fiche-moi la paix, toi! Je veux donner une leçon à ces petits miséarbles!
TLAC!
– Retourne dans ta tombe, imbécile, tu pourrais prendre froid!
– AHHHGH!

dimanche 4 octobre 2009

Forcer le mufle aux océans poussifs

"Je regrette l'Europe aux anciens parapets": non, ce n'est pas ce que dit, ce qu'écrit Camille de Toledo dans son livre Le Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne, paru le 1er octobre aux éditions du Seuil dans la collection La Librairie du XXIème siècle. L'auteur, s'il ouvre son livre par un sentiment mélancolique, prend vite soin de le distancer de toute nostalgie, pour se concentrer sur les sources et les formes d'une "tristesse" qui serait comme l'ombre d'une joie, joie survenue avec la Chute du Mur de Berlin.
Novembre 89: que tombent ces murs de briques si tu ne fus pas bien aimé… a-t-on envie de murmurer. L'Europe, pioche à la main, célèbre la fin d'une scission, à défaut d'une suture. Et tandis que l'Est va voir ce qu'est cette mythique liberté de l'Ouest, tandis que l'Ouest se voit ouvrir un nouveau marché, un homme s'installe au pied des pierres tombées pour jouer Bach. C'est Rostropovitch, mais personne ou presque ne voie les passants historiques lui jeter des pièces, l'ayant pris à tort pour un mendiant. Partant de cette méprise, du sens de cette méprise, Toledo revient sur l'événement pour nous aider à le penser en termes d'oubli et de mémoire. La joie iconoclaste née de la cassure de la cassure n'aurait-elle pas caché une tristesse nouvelle, celle qui surgit de la disparition de l'autre. Car après la Chute (quel nom négatif pour désigner un geste censément porteur d'espoir…), "nous sommes condamnés à la gestion ou à la survie, au règne d'une animalité technocratique ou affamée".
Toledo a le courage et l'intelligence de se demander comment penser une Europe qu'on suppose et espère débarrassée de ses deux piliers, la sélection des races et la lutte des classes. Car si ce grand ménage nous dévoile le danger de toute "eschatologie politique", il signe aussi le glas des rêves de "transformation collective".
Donc, nul regret. Mais un constat, qui appelle pensée et acte: "La pédagogie du XXème siècle, obnubilée par la non-reproduction des crimes, nous interdit d'expérimenter des avenirs possibles". Comme si le simple savoir du passé garantissait la conduite morale.
Toledo se sert alors d'arbres pour dépasser son propos. Après le rhizome deleuzien, qu'il connaît parfaitement, l'auteur a recours au hêtre, arbre européen par excellence, aux feuilles caduques, ce qui fait de lui un être-h, un h-être, qui s'inscrit très judicieusement dans la ligne de l'hontologie lacanienne et de l'hantologie derridienne. L'hêtre n'est pas seul: il a en face de lui le bouleau, cet arbre indissolublement lié aux temps concentrationnaires, tels que rapportés, entre autres, par Levi et Chalamov.
Les bouleaux coupés, pouvons-nous vivre à la seule ombre de l'hêtre européen? Toledo nous propose alors de lire ou relire un magicien nommé Oz, Amos Oz, ainsi que Kertész, et nous engage à penser l'acte de l'oubli, et la peur qui y est liée. Après les monuments, après les cimetières, que peut édifier la mémoire si elle veut affronter l'avenir? La réponse, le terrain de recherches est sans doute à guetter du côté de la langue. Et Toledo de rappeler l'énoncé suivant, signé Umberto Eco: "La langue commune de l'Europe, c'est la traduction". Non pas imposer une langue – on a vu et on voit ce que ça donne… – mais créer une "école du vertige", actualiser "la polyphonie des récits". Toledo termine son livre par des propositions, concrètes, enthousiasmantes. Il nous dit l'enjeu de la traduction, non comme machine à importer ou exporter des produits culturels, mais comme babélisation jubilatoire des savoirs encore éparpillés. Comme circulation dans un espace multiplié. Utopie linguistique? C'est précisément cela que cherche Toledo: la création d'une utopie comme moteur à la prochaine aventure européenne. On peut par ailleurs faire un tour sur le site de la Société européenne des auteurs, en particulier de ce côté-ci.
Que peut-on souhaiter à Toledo ? A cette question, posée un jour par John Jefferson Selve, l'auteur a répondu très clairement: "Des complices." Message reçu.

jeudi 1 octobre 2009

Demoniak, Le feuilleton III


– Alors, laquelle choisissons-nous?
– Je propose de commencer par la dernière pour éviter que les autres nous voient…
– Allons-y, mais n'oubliez pas de mettre un mouchoir sur votre visage!
– Pat a raison: ainsi personne ne pourra nous reconnaître!
– Oh! C'est formidable! Encore mieux qu'au ciné!
– Alors vous avez compris ce que vous devez faire: Ted ouvre la portière et moi je parle. Vu?
– Pouah! Tu as vu cette horreur? Partons vite où je vais vomir!
– S'il ne restait plus que des filles comme elle sur la terre, la race s'éteindrait vite!
– Essayons plutôt celle-là!
– J'espère qu'on ne va pas y trouver une autre femme-vampire comme tout à l'heure!
– Non! Cette fois-ci c'est un homme-vampire! Mais tu as vu la fille qui est avec lui?
– Oui! Tout à fait le genre que j'aime!
– Oh! Je t'en prie… je t'en prie, Sam! Que dirait mon père s'il venait à apprendre… Toi, son meilleur ami!
– Allons, allons, Suzy! Comment ton père pourrait-il imaginer que tu es sortie avec moi?
– Je ne sais pas… Mais s'il venait à l'apprendre quand même?
– Nous ferons en sorte qu'il n'en sache jamais rien! A condition que tu ne lui dises pas, évidemment…
– Moi? Mais tu es fou! Je préférerais mourir!
– A la bonne heure! Alors chasse ces mauvaises idées et viens plus près de moi!
– Eh bien! Elle n'est pas dégoutée pour embrasser cette vieille ruine!

mercredi 30 septembre 2009

Demoniak, le feuilleton II

– AH!
– Place, imbécile!
– VOYOUS!
* SBAM *
– Dick! Note leur numéro minéralogique!
– Assassins! Voyous!
– Ce pouilleux a dû nous abîmer le pare-choc!
– Oui!… Et s'il continue à hurler, je fais machine arrière et je vais lui apprendre à vivre!
– Eh, Bill! Arrête-toi là, il y a un drugstore ouvert!
– Oui, tu as raison. Rien ne vaut une bonne bouteille de whisky pour chauffer l'ambiance!
– Ah! Ça fait du bien partout où ça passe!
– Eh, Ted! Laisses-en pour les copains!
– Bon, ce n'est pas tout ça, mais qu'est-ce qu'on pourrait faire?
– J'ai peut-être une idée à vous proposer…
– Ah! Patrick, tu es vraiment notre cerveau à tous!
– Tout près d'ici se trouve le parc d'Eastwood. A cette heure-ci, il pullule d'amoureux… Si nous allions y faire un tour?
– Excellente idée! Adoptée! Et en cherchant bien nous pourrions trouver une fille qui voudrait changer de partenaire… Ah! Ah!
– Je l'ai toujours dit que tu étais un terrible terrible, Pat. Il n'y a que toi pour avoir des idées pareilles! Ça c'est bien vrai! Si tu n'étais pas là, nous mourrions d'ennui!